Texte catalogue Exposition Escaladieu

Février 2017 Hautes-Pyrénées (France)

 



Une peinture en éclats

Ça sent le feu de la justice et de l’humanisme

  

J’ai toujours mêlé mes actes de peinture à ma vie, intimement

Jacques Brianti (ESAV Toulouse le 19 mars 1997)

 

 

Jacques Brianti ne cesse de le répéter, «prenez-moi comme je suis ! »

Oui, mais voilà, comment est-il vraiment ? Car si je le connais depuis plus de trente ans, je ne sais toujours pas vraiment par où le prendre ? Peintre, sculpteur, philosophe, doctrinaire ? Autre chose que la somme de tout ça, il est celui qui médite le pinceau à la main, tâtonne, ausculte le monde et lui-même avec des convictions vécues, sans cesse mises à l’épreuve de ses engagements par des gestes où la raison ne manque jamais de délicatesse, ni de douceur, ni de sincérité.

Aurait-il trempé son pinceau dans l’eau vive du canal d'Alaric qui court sous son premier atelier, un moulin de lumière aux reflets changeants ? En tout cas, je ne peux m'empêcher d'envisager que sa main se souvient d’une eau tour à tour ductile, capricieuse, parfois en crue, qui charrie maintes choses de l'homme et de la nature, dans le mélange de successions d’événements agité par les secousses d'une friction venue des profondeurs, entre Ibérie et Eurasie.

Pour Jacques Brianti, bien ancré dans cette terre humide au pied des Pyrénées, la distance n’est jamais un éloignement car son atelier demeure le point de départ et le point d’arrivée de chacune de ses visites du monde, dans un mouvement dialectique d'où vient sa force et sa fertilité. Son Voyage de mémoire(s)1 est un mélancolique voyage dans un monde perverti par l’argent et le mensonge. Ça tient du beau, non pas de la beauté comme masque de la décomposition du vivant mais plutôt de la beauté comme dévoilement de cette décomposition, une beauté de la vérité.

Ça sent le feu de la justice et de l’humanisme

C’est un geste à la hauteur d'un langage protestataire avec des éclats de vie, des éclats de voix, des éclats de pensée, une peinture en éclats dispersés en mille et un fragments dans sa maison, une authentique caverne de lumières englouties qu'il est urgent de sauver de l'oubli. J'y ai fouillé, j'y fouille aujourd'hui, j'y fouillerai demain car je ne cesse d'y découvrir des chemins de beautés comme cette figure d'un couple crépusculaire peint en 1961 tel un angélus laïque qui rend hommage à Jean-François Millet ce « peintre incommensurablement incompris », selon la formule de Salvador Dali2, mais totalement incorporé par Jacques Brianti dont l’œuvre exhale la même odeur, celle d'un salutaire humus humain.

Né gascon, sa mère d’origine espagnole et son père italien, il est le visiteur infatigable d’un arrière-pays jailli au croisement de l’Italie, de l’Espagne, de la Bigorre, ensemencé de politique et de cinéma. C’est un pays qui pourrait s’appeler Caserta été 593, ce tableau où se mélangent Jacques Brianti, Audrey Hepburn, Vespa, Diane, la mort de l’ouvrier, Eduardo Brianti, le père, en maçonnerie, sous la chute d’une eau claire maternelle et dans l’incandescence d’un rouge flamboyant de tendresse et de passion.

1Exposition de Jacques Brianti au réfectoire des Jacobins à Toulouse du 1er décembre 2010 au 31 janvier 2011.

2Le mythe tragique de l'Angélus de Millet. Salvador Dali, Jean-Jacques Pauvert, 1963

3 Un des tableaux de l'exposition de Jacques Brianti   Voyages de mémoire(s) ; cf. note 1.

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Et lorsqu’il nous parle de Parme, lieu de naissance de son père qui retrouve sa ville de nombreuses années après l’avoir quittée, Jacques Brianti détourne pudiquement son regard pour raconter une séance de cinéma qu’il aura vécue dans l’ivresse des origines, «légèrement pompette ». Le cinéma est un de ses démons qui le tient en éveil depuis que, tout petit à Agen, il fréquentait les projections en plein air sur Le gravier, près de Garonne, où des nuages blancs d’éphémères donnaient du relief à l’écran et les films des idées à l’enfant qu’il était. Foudroyé par l’énergie du cinéma, il est devenu cinéaste dans sa peinture ; il a cru voir la Mangano comme l’émergence du désir ; Pierrot le fou lui a donné des envies de toile et Pier Paolo Pasolini le souffle poétique :

Questo è il tempo in cui rido, in cui piango,

questo è il tempo in cui attendo la grazia,

questo è il tempo in cui sono felice,

questo è il tempo in cui vago pei campo,

questo è il tempo in cui guardo i cieli…1

Il y a un peu de tout ça chez Jacques Brianti qui refuse de se perdre dans l’enclos d’une pâle identité. Il s’est construit par la traversée salutaire de frontières diverses entre le dehors et le dedans, le proche et le lointain, le classique et le moderne, le poète et l’historien, le signe et la chose, l’ombre et la lumière, le coloris et la couleur, le graphisme et les mots, contre l’édification des murs, les replis disciplinaires et communautaires. Il veut connaître et par conséquent il s'en va sentir de près les choses de la vie au-delà des limites pour s’éprouver et éviter l’entrave du dogme.

Il m’a dit un jour, au moment où il créait trois statues de résine destinées à une cours de récréation d'école maternelle, «je suis un marchand de cartons, les cartons sont des choses grosses d’invention pour les enfants ». Je l’ai vu plier, coller, déplier, coller toujours et faire des mille-feuilles de cartons pour enflammer l’imagination des enfants. Les statues jaillissaient de ces cartons, comme des éclats de formes bizarres, avec un seul œil, une seule oreille, pour le plus grand bonheur des jeunes élèves, impatients de les toucher, leurs visages écrasés sur la vitre d’une classe. Je n’avais jamais vu de pareils regards. Et leur reflet joyeux dans les yeux du peintre m'a ramené à l’enfant qui veille chez Jacques Brianti, un enfant qui n’oublie jamais de lui rappeler l’amour, les rires, la simplicité, la douceur et le jeu nécessaire à l’émancipation de l’imaginaire.

Il aimait les chantiers, il aurait pu être peintre.

Il aimait son moulin, il aurait pu être meunier.

Mais si le poète, selon Claudel, c’est celui qui parle à la place de tout ce qui se tait autour de lui, alors Jacques Brianti est un poète  inventif et sensuel qui n’oublie pas Le Corrège, en voyageant à contre-courant de l’art solennel.

«Mon Christ, dit-il, c’est une femme, les bras en croix, comprenne qui pourra».

 

Guy Chapouillié

Professeur émérite de l’ESAV-UTM

Cinéaste

Abbaye  Escaladieu  février 2017 

1 Voici le temps de mes rires, de mes larmes,

voici le temps de la grâce attendue,

voici le temps du bonheur,

voici le temps de mes errances par les champs,

voici le temps où je regarde les cieux…

Pier Paolo Pasolini, Je suis vivant, ed. Nous, 2001.

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